Jean Francheteau (1943-2010)

Lundi, 26 Juillet 2010

Jean Francheteau. Jean Francheteau vient de décéder le 21 juillet 2010, à Saint-Renan, près de Brest, à l'age de 67 ans.

Deux découvertes très importantes émergent tout de suite lorsque l'on évoque le nom de Jean Francheteau. Avec John Sclater en 1970, il proposa la première interprétation systématique, dans le cadre de la Tectonique des Plaques, de la relation entre l'âge des fonds marins, leur profondeur et leur flux de chaleur. Puis avec Bob Ballard, il découvrit en 1978 les premiers sites hydrothermaux actifs avec leurs dépôts minéraux massifs et les écosystèmes qui leur sont associés, découverte qui bouleversa les idées sur la formation des minerais aussi bien que celles sur les premières formes de vie sur la Terre. C'était une belle découverte pour un ingénieur de mines, formé à Nancy, mais qui fut initié à la recherche dans la plus grande institution océanographique au monde, la Scripps, en Californie. Breton (il était de Nantes), il avait une détermination sans faille, on pourrait même dire parfois une obstination, illustrée par la manière avec laquelle il mena le programme submersible qui conduisit à cette magnifique découverte.

Sa thèse était pourtant dans un tout autre domaine, le paléomagnétisme. Les quatre années de sa thèse, entre 1966 et 1970, furent les grandes années de la découverte de la Tectonique des Plaques. Il était au coeur de l'action, près de John Sclater, Victor Vacquier, Bill Menard, Dan McKenzie et tant d'autres. Ces quatre années le marquèrent sans doute définitivement. Outre sa contribution au flux de chaleur, il établit alors la première courbe de dérive du pôle pour le Pacifique NE et la première analyse cinématique du Pacifique NE. A 27 ans, il quittait Scripps avec une véritable réputation internationale et une culture déjà très large en géophysique marine.

Il rejoignit alors le tout nouveau Centre Océanologique de Bretagne (COB) où Xavier Le Pichon mettait en place une équipe de géologie et géophysique marines. Il trouva, dans le très beau site de Déolen, une maison où il s'établit avec sa femme Marta, maison qui devint désormais leur lieu de ressourcement et où ils élevèrent leurs cinq enfants. Avec Xavier Le Pichon et Jean Bonnin, commença alors un effort intensif de deux années pour conceptualiser la théorie de la Tectonique des Plaques. C'est ainsi que fut publié en 1973 le manuel Plate Tectonics, par Le Pichon, Francheteau et Bonnin, dont Fred Vine écrivit "I find it virtually impossible to find fault with this book". Dans ce premier manuel complet de Tectonique des Plaques, la contribution de Jean Francheteau fut particulièrement importante pour tout ce qui concernait la cinématique finie et le flux de chaleur. Cette théorisation avait été testée dans l'enseignement par une série de cours et séminaires donnés à Paris à la demande de Claude Allègre comme une introduction à la Tectonique des Plaques. Un des étudiants de l'époque écrit : "J'ai gardé un extraordinaire souvenir des séminaires que Xavier Le Pichon, Jean Francheteau et Jean Bonnin avaient donnés alors que j'étais en DEA. Il y avait dans la salle plus de chercheurs et de professeurs que d'étudiants. Nous découvrions la Tectonique des plaques : instants magiques !"

Par la suite, avec deux autres chercheurs venus des Etats Unis, Roger Hékinian et David Needham, il forma le noyau de l'équipe française de l'expédition franco-américaine FAMOUS (French American Mid-Ocean Undersea Survey) en 1973 et 1974 : trois submersibles explorant la dorsale au sud des Açores. Ce fut le début de la véritable exploration géologique des océans. En 1974, il était responsable de l'équipe scientifique du bathyscaphe Archimède. Puis lorsque Le Pichon quitta le COB, il prit la direction du programme d'exploration des dorsales du Pacifique à partir de 1978. Il revenait ainsi au domaine de ses recherches initiales, le Pacifique. Il ne le quitterait plus. Même si, après avoir rejoint l'Institut de Physique du Globe de Paris en 1981, où il dirigeait l'équipe de géophysique marine, il fit un écart par le Tibet où il mena une étude du flux de chaleur dans les lacs, étude très citée car elle fournit les premières indications précises sur le flux dans cette région tectonique cruciale. En 1992, l'attraction de Déolen le ramena à Brest où il devint professeur de Géophysique à l'Université de Bretagne Occidentale jusqu'à sa retraite en septembre 2009.

Jean Francheteau était un homme réservé qui ne se confiait que rarement. Il eut pourtant beaucoup d'amis et de collaborateurs, en France comme à l'étranger. Cette capacité de collaborer avec des chercheurs d'institutions et de sensibilités très diverses lui permit d'avoir un rayonnement considérable dans le monde de la recherche et de l'enseignement où il occupa des responsabilités importantes. Des distinctions prestigieuses lui furent accordées, en particulier la Médaille d'Argent du CNRS en 1982, la nomination comme Fellow de l'American Geophysical Union en 1984 et le Grand Prix des Sciences de la Mer de l'Académie des Sciences en 1995.

Jean Francheteau était un océanographe accompli qui s'était formé à la mer, grâce à un apprentissage continu au cours de très nombreux mois de campagnes océanographiques. L'océan a tenu une très grande place dans sa vie. Ancré dans le havre de paix de Déolen, en Bretagne, au bord de l'Atlantique, il était tourné vers le Pacifique, sur les rives duquel il avait connu sa femme Marta lorsqu'il était à Scripps, et qui fut l'objectif initial de ses recherches avant d'en devenir l'objectif principal durant ses trente dernières années.

Xavier Le Pichon
Professeur honoraire Collège de France

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