Le mystère de la migration des anguilles de Méditerranée en partie dévoilé !

Lundi, 4 avril 2016

Ayant équipé de balises Argos huit anguilles argentées femelles de Méditerranée, une équipe internationale(1) comprenant des chercheurs du Centre de formation et de recherche sur l’environnement marin (CEFREM, CNRS / Université de Perpignan Via Domitia) a pu suivre ces anguilles durant les 6 premiers mois de leur migration. Les chercheurs ont ainsi pu confirmer qu’au cours de ce périple, les anguilles plongeaient en profondeur chaque matin au lever du jour avant de remonter en surface au coucher du soleil, comme le font leurs congénères migrant depuis les côtes atlantiques. Ils ont surtout pu mettre en évidence que ces anguilles sont capables de traverser le détroit de Gibraltar pour se diriger vers la mer des Sargasses de l’autre côté de l’Atlantique, seul lieu supposé de leur reproduction

Devenues anguilles argentées (voir encart sur Le cycle de vie de l’anguille européenne), l’anguille européenne entame à l’automne une longue migration de 6 000 km à travers l’océan Atlantique, un périple qui devrait l’amener jusqu’en mer des Sargasses, unique lieu supposé de sa reproduction. C’est ce qu’a montré une étude menée, entre 2008 et 2012, dans le cadre du programme européen EELIAD (European eels in the Atlantic: assessment of their decline).
À la même période, sur la façade méditerranéenne, les anguilles argentées quittent également lagunes et rivières pour gagner la mer Méditerranée toute proche. Où vont-elles ? Parviennent-elles à rejoindre le détroit de Gibraltar, à le franchir puis à continuer leur migration à travers l’Atlantique jusqu’en mer des Sargasses et ainsi à participer au stock des reproducteurs ? Ou alors, restent-elles piégées en Méditerranée, sans possibilité de contribuer à la reproduction ? Jusqu’à ce jour, ces questions étaient restées sans réponse.

Comportement vertical d'une anguille ayant traversé le détroit de Gibraltar, alors qu’elle est en Méditerranée (en haut) puis dans l'océan Atlantique (en bas) et températures associées (les carrés sont noirs aux profondeurs où les données de température ne sont pas disponibles). Les chercheurs d’une équipe internationale(1) comprenant des chercheurs du CEFREM ont fixé des balises Argos (d’un poids de 45 grammes dans l’air) sur le dos de huit anguilles argentées femelles, capturées dans deux lagunes du Languedoc-Roussillon (Salses-Leucate et Gruissan) par des pêcheurs professionnels(2). Ces balises étaient programmées pour se détacher au bout de 6 mois de leur anguille porteuse (elles remontent alors en surface d’où elles peuvent transmettre leurs positions et leurs données).

Sur les huit balises ainsi déployées, toutes ont envoyé leurs données au satellite. L’expérience a donc été une réussite et bien plus encore : une première. En effet, les données recueillies ont permis non seulement de connaître la route empruntée par les anguilles pour parcourir la Méditerranée, mais aussi de confirmer que ces anguilles effectuent les mêmes profils verticaux(3) de migration que ceux observés en Atlantique, à savoir une plongée au lever du jour vers 600 mètres de profondeur et une remontée le soir en surface vers 350 mètres de profondeur.
Surtout, résultat le plus marquant, elles ont permis de démontrer que les anguilles de Méditerranée sont bel et bien capables de traverser le détroit de Gibraltar pour se diriger "cap à l’ouest", vers la mer des Sargasses. En effet, sur les huit anguilles marquées, trois ont traversé Gibraltar, deux d’entre elles ayant effectué un trajet de plus de 2000 km au cours des 6 mois de suivi. Toutes les autres ont été ingérées par des prédateurs, l’une d’elles pendant qu’elle franchissait le détroit, et les cinq autres avant même d’avoir pu l’atteindre.

  • Anguille argentée femelle de Méditerranée équipée d’une balise Argos. © CEFREM, Gaël Simon
  • Trajets effectués par chacune des anguilles marquées, les croix donnant la position de retour en surface de chaque balise (de couleur noire pour les balises apparues en surface à la date programmée et rouge pour les autres). Carte dessinée en Esri ArcMap 10.1, à l’aide de la bathymétrie GEBCO et de la carte ESRI.

Cette étude a permis de lever un pan du voile sur le mystère de la migration des anguilles de Méditerranée. Les recherches doivent maintenant être poursuivies afin de percer le secret du lieu de reproduction de l’anguille européenne et de pouvoir conclure de façon définitive sur la participation des anguilles de Méditerranée au stock de reproducteurs.

Ce travail a été financé par le MEDDE.

Le cycle de vie de l'anguille européenne
L’anguille européenne (Anguilla anguilla, Linné, 1758), dont l’unique aire de ponte supposée se situe dans la mer des Sargasses au large de la Floride (dans la partie centre-ouest de l’océan Atlantique), croît dans les eaux littorales et continentales de l'Europe. Les larves transparentes et pélagiques appelées leptocéphales se laissent dériver pendant 6 à 12 mois, grâce aux courants marins, vers les côtes européennes et d’Afrique du Nord, mais aussi vers le pourtour méditerranéen. À l’approche du plateau continental, elles se métamorphosent en anguilles transparentes appelées civelles. Après s’être pigmentées, ces dernières se transforment en anguilles jaunes dans les eaux littorales et continentales où elles vont croître pendant plusieurs années (de 3 à 50 ans) pour ensuite se métamorphoser en anguilles argentées. Ces anguilles argentées effectuent alors (automne-hiver) une migration transatlantique au cours de laquelle elles acquièrent leur maturité sexuelle. Cette migration les conduit jusqu'en mer des Sargasses, où elles mourront après s'être reproduites.

Note(s): 
  1. Cette équipe comprenait également des chercheurs du National institute of aquatic resources (Technical university of Denmark), de l’Institute of freshwater research (Swedish University of agricultural sciences) et du Centre for environment, fisheries and aquaculture science (CEFAS, United Kingdom).
  2. Cette étude par marquage satellite a été possible grâce au programme de relâchers d’anguilles argentées initié par les pêcheurs professionnels du Languedoc Roussillon via le Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins (CRPMEM) et financé par le MEDDE. En effet, depuis 2011, afin de trouver des méthodes de gestions alternatives aux fermetures de pêches imposées dans le cadre du Plan de gestion anguille français et ainsi de préserver leur métier, les pêcheurs libèrent tous les ans en mer une partie des anguilles argentées pêchées. Ces opérations ont pour but d’augmenter le nombre de géniteurs partant rejoindre la mer des Sargasses. Ce programme intègre une collaboration avec les scientifiques qui trouvent ici l’opportunité d’améliorer leurs connaissances sur ces futurs géniteurs.
  3. Les hypothèses avancées par les chercheurs pour expliquer ces mouvements sont les suivantes : se protéger des prédateurs, accroître leur efficacité métabolique, se repérer et peut-être contrôler la maturation de leurs gonades.
Source(s): 

First evidence of European eels exiting the Mediterranean Sea during their spawning migration, Elsa Amilhat, Kim Aarestrup, Elisabeth Faliex, Gaël Simon, Håkan Westerberg &David Righton, Scientific Reports 6, Article number: 21817 (2016). doi:10.1038/srep21817

Contact(s):
  • Elsa Amilhat, CEFREM
    elsa [dot] amilhat [at] univ-perp [dot] fr, 04 68 66 21 86

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