Quand la vie animale s’est diversifiée : bilan de 15 ans de recherches sur le site exceptionnel des Fezouata au Maroc

Mardi, 26 juillet 2016

La première synthèse des travaux entrepris depuis 15 ans sur le gisement à préservation exceptionnelle de faune fossile des Fezouata, dans l'Anti-Atlas central du Maroc, est désormais sous presse. Quatorze contributions rassemblées au sein d'un volume thématique de la revue Paleogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology proposent un panorama de l'état des connaissances sur le Fezouata Biota. Elles présentent également la grande quantité de nouvelles données acquises au cours des cinq dernières années. Ces travaux sont le fruit d'une collaboration internationale impliquant plusieurs chercheurs du Laboratoire de géologie de Lyon : Terre, planètes et environnement (LGL-TPE : CNRS / Ecole Normale Supérieure de Lyon / Université Claude Bernard Lyon 1) et du laboratoire Evolution, Ecologie et Paléontologie ( Eco-Evo-Paleo : CNRS / Université Lille 1).


Reconstitution de la faune retrouvée dans les gisements marocains. © Madmeg.

Au tout début des temps phanérozoïques, la diversification des animaux (métazoaires) au sein des océans est généralement décrite comme résultant de deux épisodes successifs : l'explosion cambrienne (il y a environ 540-500 millions d'années), puis la grande biodiversification ordovicienne (qui culmine entre 470 et 445 millions d'années). Tous les principaux embranchements apparaissent au cours du Cambrien, tandis que la diversification se poursuit au sein des classes, des ordres et des familles durant l'Ordovicien. Les toutes premières communautés animales (Cambrien) sont particulièrement bien connues grâce à de nombreux gisements dits "à préservation exceptionnelle", dans lesquels non seulement les organismes pourvus d'un squelette minéralisé (coquille, carapace) sont préservés, mais aussi ceux qui en sont dépourvus. La grande biodiversification ordovicienne était quant à elle principalement documentée jusqu'alors à partir de faunes minéralisées "classiques".

Depuis le début des années 2000, plusieurs sites ont été exploités dans l'Ordovicien inférieur (environ 485-470 millions d'années) de la région de Zagora (Maroc) par des équipes internationales impliquant des chercheurs français, marocains, européens et nord-américains. Ces gisements sont les seuls connus actuellement à avoir livré des faunes marines ordoviciennes riches et diversifiées, dont une très large part est constituée d'organismes "mous" ou peu minéralisés : le Fezouata Biota. Ces faunes permettent de mettre en évidence la persistance de très nombreux groupes que l'on pensait jusqu'alors éteints au cours du Cambrien supérieur, parmis lesquels de super-prédateurs de plus de deux mètres de long (les anomalocaridides). Ces organismes, peu ou pas minéralisés, n'avaient encore jamais été documentés dans des terrains ordoviciens, car les conditions dans lesquels ils ont été ensevelis ne permettaient pas leur préservation. Au Maroc, leur coexistence avec des formes caractéristiques de la grande biodiversification ordovicienne (bivalves, brachiopodes, étoiles de mer, crinoïdes, gastéropodes, graptolites) indique que la transition entre explosion cambrienne et grande biodiversification ordovicienne était beaucoup plus graduelle que ce qui était envisagé jusqu'à présent.

Les contributions rassemblées dans ce premier volume thématique dédié au Fezouata Biota sont le fruit d’un workshop tenu à Lille au début de l’année 2014, rassemblant non seulement les spécialistes de Lyon et Lille, mais aussi leurs collègues de Marrakech, Madrid, ou encore Yale. Elles font le point sur les principaux résultats obtenus au cours des cinq dernières années, dans le cadre de deux projets internationaux financés par l'Agence Nationale de la Recherche (2011-2015) et par la National Science Foundation (2011-2016). Plusieurs missions de terrain (2012-2014) et la réalisation d'un vaste chantier de fouilles (2014) ont permis de mettre en évidence que, dans la région de Zagora, la préservation exceptionnelle était limitée à deux intervalles, qui ont pû être datés du Trémadocien supérieur (478 millions d'années) et du Floien moyen (475 millions d'années). Ces travaux ont également permis de préciser le contexte environnemental dans lequel vivaient ces assemblages : dans une tranche d'eau assez peu profonde, autour de  la limite d'action des vagues de tempête. Il semblerait enfin que, pour au moins l'un des deux intervalles (le plus ancien), la préservation exceptionnelle soit liée à de brefs épisodes de manque de dioxygène dans les fonds marins.

Pour en savoir plus: 
Source(s): 

The Fezouata Biota.
Bertrand Lefebvre, Rudy Lerosey-Aubril, Thomas Servais, Peter Van Roy.
Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology.

Contact(s):
  • Bertrand Lefebvre, Laboratoire de géologie de Lyon : Terre, planètes et environnement (LGL-TPE : CNRS / Ecole Normale Supérieure de Lyon / Université Claude Bernard Lyon 1)
    bertrand [dot] lefebvre [at] univ-lyon1 [dot] fr, 04 72 43 28 34
  • Thomas Servais, laboratoire Evolution, Ecologie et Paléontologie ( Eco-Evo-Paleo : CNRS / Université Lille 1)
    thomas [dot] servais [at] univ-lille1 [dot] fr, 03 20 33 72 20

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