Des « oiseaux de terreur » présents en Europe, il y a 42 millions d’années

Mardi, 3 décembre 2013

Une étude publiée dans la revue PLoS ONE par un groupe de chercheurs du Laboratoire de Géologie de Lyon-Terre, Planète, Environnement (CNRS/ENS Lyon/ Université Claude Bernard - Lyon 1) et du Laboratoire de Géologie de l’Ecole Normale Supérieure (CNRS/ENS Paris) montre que les oiseaux géants Phorusrhacidae, jusque là connus sur le continent américain et en Algérie, ont dû peupler l’Europe pendant un laps de temps sans doute assez bref, il y a environ 42 millions d’années. Cette étude a été menée sur des spécimens de collection mal identifiés antérieurement, dans le cadre d’un projet du programme de l’INSU du CNRS INTERRVIE.

Les Phorusrhacidae constituent une famille éteinte de grands oiseaux terrestres. Leurs ailes réduites, leurs pattes postérieures allongées et leur énorme bec crochu indiquent clairement qu’il s’agissait de prédateurs rapides, d’où le surnom d’« oiseaux de terreur » qui leurs est souvent attribué par les médias. Certains d’entre eux atteignaient plus de deux mètres de hauteur. Leurs restes fossiles les plus abondants, y compris des squelettes presque complets, ont été trouvés principalement en Amérique du Sud, dans des sédiments datant du Tertiaire (environ 50 à 2,5 millions d’années), et en Amérique du Nord à la fin de cette période, où ils firent une brève incursion. Récemment, ils ont aussi été signalés dans l’Eocène d’Algérie (environ 48 Ma). Ils étaient jusqu’ici inconnus en Europe.
   
Sites d'où proviennent les spécimens fossiles. Angst et al. 2013 Cette découverte est le fruit du réexamen, dans le cadre d’un projet du programme INTERRVIE de l’INSU portant sur la paléobiologie des oiseaux géants du début du Tertiaire, de fossiles conservés dans trois collections paléontologiques, celles du Musée des Confluences de Lyon, du Naturhistorisches Museum de Bâle et de l’Université Claude Bernard - Lyon 1. Ces spécimens, provenant des sites paléontologiques de Lissieu, près de Lyon, et d’Egerkingen, dans le canton de Soleure (Suisse), ont été récoltés et décrits à l’origine dans la première moitié du 20e siècle. Ils avaient alors été attribués à divers groupes de grands oiseaux terrestres, mais leurs affinités réelles demeuraient incertaines, d’où la nécessité de les réétudier pour préciser leur position systématique.

Eleutherornis cotei matériel provenant de Lissieu. Phalanges, types décrits par Gaillard (1937) conservés au Musée des Confluences, Lyon et Egerkingen, en Suisse (phalange Ef 1001). © Angst et al. 2013 La nouvelle étude a mis en évidence une série de caractères anatomiques permettant de démontrer l’appartenance de ces restes fossiles aux Phorusrhacidae parmi lesquels un bassin extrêmement étroit dénotant une adaptation poussée à la course, des phalanges terminales puissantes et recourbées, différentes de celles, plus larges et plates, des autres oiseaux coureurs, indiquant de plus la présence de griffes acérées en liaison avec le régime carnivore. Pour les auteurs, il s’agit de restes de Phorusrhacidae de taille moyenne (environ 1,50 m de hauteur), qu’il convient de désigner sous le nom d’Eleutherornis cotei, d’après les règles de la nomenclature zoologique.

Les restes d’oiseaux sont abondants dans nombre de sites paléontologiques de l’Eocène d’Europe, mais jusqu’ici les Phorusrhacidae n’ont été signalés que dans les gisements de Lissieu et Egerkingen, datant tous deux de la fin du Lutétien, il y a environ 42 millions d’années. Cela semble indiquer une brève incursion de ce groupe d’oiseaux sur le continent européen, suivie de leur disparition de cette région du globe.

Il est peu probable que ces oiseaux incapables de voler aient pu atteindre l’Europe directement depuis l’Amérique du Sud, et il est plus vraisemblable qu’ils sont venus d’Afrique. Cependant, à l’Eocène, l’Europe et l’Afrique étaient séparées par la Téthys, une mer qui constituait une barrière pour les organismes terrestres. Il existe néanmoins quelques indices de dispersion transtéthysienne d’animaux terrestres au cours de l’Eocène, et les Phorusrhacidae constituent apparemment un des groupes qui réussirent cette traversée, sans doute à la faveur de bas niveaux marins et de l’existence de plates-formes carbonatées occasionnellement émergées dans la Téthys.

Plus largement, cette découverte pose le problème de l’histoire biogéographique des Phorusrhacidae sous un jour nouveau. Cette famille a longtemps été considérée comme propre à l’Amérique du Sud, mais il apparaît désormais que très tôt dans son histoire évolutive elle était aussi présente en Afrique et en Europe. Une origine européenne paraît improbable, du fait du caractère épisodique de la présence de ces oiseaux sur le continent européen. En revanche, on ne peut pas exclure une origine africaine suivie de dispersions vers l’Europe et l’Amérique du Sud.

On peut également envisager une origine sud-américaine, l’Afrique ayant alors servi de jalon pour une dispersion jusqu’en Europe. Dans un cas comme dans l’autre, il faut envisager une traversée de l’Atlantique Sud par ces oiseaux. Des cas de dispersion transatlantique de vertébrés terrestres au Tertiaire ancien, lorsque l’Atlantique Sud était moins large qu’aujourd’hui, ont été signalés, et là encore il est probable que l’émersion temporaire de hauts-fonds (rides de Walvis et du Rio Grande) a pu favoriser de telles traversées.

Quoi qu’il en soit, la présence de Phorusrhacidae en Europe pendant une courte période de l’Eocène est maintenant démontrée - illustrant une nouvelle fois le fait que l’on peut faire des découvertes inattendues aussi bien dans les collections des musées que sur le terrain. Il reste à comprendre quel fut le rôle de ces grands oiseaux carnivores dans des écosystèmes où existaient déjà d’autres grands prédateurs, notamment des mammifères carnassiers et des crocodiles terrestres.

Source(s): 

 ‘‘Terror Birds’’ (Phorusrhacidae) from the Eocene of Europe Imply Trans-Tethys Dispersal. Angst, D1., Buffetaut, E.2, Lécuyer, C.3 & Amiot, R.1 (2013). PLoS ONE 8(11):
e80357. doi:10.1371/journal.pone.0080357

1 - Laboratoire de Geologie de Lyon : Terre, Planètes, CNRS/Univ. Lyon 1/ENS-Lyon
2 - Laboratoire de Géologie de l’Ecole Normale Supérieure de Paris, CNRS-ENS Paris
3 - Laboratoire de Ge´ologie de Lyon : Terre, Plane`tes, Environnement UMR CNRS/Univ. Lyon 1/ENS-Lyon  Département des Sciences de laTerre Faculté des Sciences, Université Lyon 1, Institut Universitaire de France


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Eric Buffetaut, eric [dot] buffetaut [at] sfr [dot] fr, 01 77 85 24 99

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