Le plomb, traceur de l’histoire de la Rome antique

Mardi, 22 avril 2014

Un demi-siècle après que le saturnisme fut désigné comme le responsable de la chute de l’Empire romain, une salve de publications visant à réfuter cette idée mit un terme à cette théorie. Même si aujourd'hui le plomb n'est donc plus considéré comme le principal coupable de la décadence de la civilisation romaine, son statut dans le système de distribution de l'eau se dresse toujours comme un problème majeur de santé publique. En mesurant les compositions isotopiques du plomb dans les sédiments du bassin portuaire de la Rome impériale (Portus) et du Tibre, cette étude montre que «l'eau du robinet» de la Rome antique contenait jusqu’à 100 fois plus de plomb que les eaux des sources locales. Par ailleurs, les discontinuités du signal isotopique du plomb dans les dépôts sédimentaires étudiés indiquent qu’elles sont intimement liées aux principaux événements historiques ayant affecté la fin de l’Antiquité à Rome et son système de canalisations des eaux. Ces recherches ont été menées par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs lyonnais impliquant (1) le laboratoire « Environnement, Ville, Société » (EVS, CNRS/Lyon2/Lyon3/UJM/INSA de Lyon/ENS de Lyon/ENTPE), le laboratoire  de Géologie de Lyon Terre, Planète, Environnement (ENS de Lyon /Université Claude Bernard Lyon 1/CNRS) et le laboratoire Archéorient (CNRS/Université Lumière Lyon 2) de la Maison de l'Orient et de la Méditerranée - Jean Pouilloux. Cette étude a été publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) du mois d’avril 2014.



Il est désormais reconnu de manière universelle que l'absorption de plomb du fait de sa présence dans l'environnement domestique ou par sa consommation à travers le réseau de distribution de l’eau constitue un risque majeur de santé publique. Le monde romain n’avait pas conscience de cette menace malgré l’usage quasi exclusif du plomb dans son système de canalisations des eaux. Nous ignorons toujours dans quelle mesure le gigantesque réseau de tuyaux de plomb (fistules) de la Rome antique a pu compromettre la santé publique des romains au cours des siècles. Pour remédier à ces lacunes, l'équipe pluridisciplinaire de Lyon issue des instituts INEE, INSU et INSHS s’est attachée à mesurer les concentrations et les isotopes du plomb (206Pb, 207Pb, 208Pb, 204Pb) dans les archives sédimentaires du bassin portuaire de Trajan (Portus) et du Tibre (le fleuve de Rome), ainsi que sur des échantillons de tuyaux de plomb issus de canalisations de la Rome antique.


Les résultats de cette étude ont révélé la présence d'une forte contamination au plomb dans les eaux du Tibre durant le Haut-Empire romain et le Haut Moyen Âge. Il est possible de démontrer par la méthode utilisée que cette pollution au plomb des eaux du fleuve provient des tuyaux de canalisation de Rome et qu’ils ont multiplié par deux les teneurs en plomb par rapport à celles naturellement présentes dans les eaux du Tibre. Même si cette augmentation atteste incontestablement d’une pollution au plomb de l’eau, ces niveaux ne sont pas susceptibles d'avoir représenté un risque majeur pour la santé de la population de Rome. La persistance actuelle de ce plomb provenant de l’Empire romain d’Occident dans les sédiments qui transitent au fond du lit actuel du Tibre indique que des siècles de contamination laissent une empreinte durable sur les sédiments fluviaux.


L’une des découvertes les plus significative de l’étude montre des discontinuités du signal isotopique du plomb au cours du temps qui se sont manifestées lors des principaux événements historiques ayant affecté la période romaine. En d’autres termes, il a été possible de détecter par les isotopes du plomb le signal de l’apogée de l’Empire romain au Haut-Empire, puis des premiers troubles du Bas-Empire, suivis des guerres gothiques du Haut Moyen Âge et enfin des raids sarrasins du 9e s. ap. J.-C. L’origine géologique des minerais de plomb contenus dans les canalisations a pu être tracée par les scientifiques. Les résultats soutiennent l’importance de l’exploitation des mines d’Europe occidentale durant le Haut-Empire romain.


Alors que les sources écrites peuvent parfois faire défaut concernant certains paramètres socio-économiques indispensables aux études historiques, l’analyse des isotopes du plomb dans des archives environnementales témoigne à travers cette étude de la robustesse de cet outil dans les recherches impliquant des champs disciplinaires divers et variés. 

Note(s): 
Ces travaux ont bénéficié du soutien logistique de la Soprintendenza Speciale per i Beni Archeologici di Roma (e sede di Ostia Antica), de l’École Française de Rome, de la British School at Rome, du Portus Project, du programme ANR Jeune Chercheur, des programmes AIR Archéométrie (CNRS - INSHS/INEE) et Homere et enfin du programme ARTEMIS.

 

Source(s): 

Lead in ancient Rome’s city waters. Delile, H., Blichert-Toft, J., Goiran, J.-P., Keay, S., and Albarède, F., 2014.  Proc. Natl. Acad. Sci. (PNAS), in press.

Contacts

Hugo DELILE
Doctorant en Géoarchéologie / Géographie
hdelile [at] gmail [dot] com / 06 82 73 66 53
- Antenne Lyon 2 du laboratoire Environnement Ville Société
(EVS, CNRS/Lyon2/Lyon3/UJM/INSA de Lyon/ENS de Lyon/ENTPE)
- avec le Laboratoire de géologie de Lyon : Terre, planètes et environnement (TPE)
(ENS de Lyon/Lyon1/CNRS)
- avec le laboratoire Archéorient (CNRS/Université Lumière Lyon 2)

Janne Blichert-Toft

jblicher [at] ens-lyon [dot] fr Laboratoire de géologie de Lyon : Terre, planètes et environnement (TPE)
(ENS de Lyon/Lyon1/CNRS)

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