Les sédiments du lac Igaliku témoignent de l’histoire pastorale du Groenland

Mardi, 17 mars 2015

Ayant analysé les sédiments du lac Igaliku (sud-ouest du Groenland), des chercheurs du laboratoire Chrono-environnement (Université de Franche-Comté / CNRS) et de l’Institut des sciences de la Terre d’Orléans (ISTO, Université d’Orléans / CNRS / BRGM) ont pu mettre en évidence l’existence de deux périodes d’élevage intensif d’herbivores dans cette région : la civilisation Vikings au Moyen-Âge et à partir des années 1920, quand les danois ont mis en place un élevage majoritairement constitué d’ovins.


Vue du Lac d’Igaliku et de ses aménagements agricoles actuels. © Chrono-environnement, Vincent Bichet

Anticiper les conséquences des activités humaines actuelles sur la qualité des sols nécessite parfois de se tourner vers les périodes du passé au cours desquelles des phénomènes semblables se sont déjà produits. Les archives naturelles, que sont par exemple les sédiments qui se sont accumulés au cours du temps au fond des lacs, permettent d’obtenir des informations sur ces périodes anciennes, à condition d’en décrypter le contenu (pollens, spores, minéraux, molécules…).
Le sud du Groenland a une histoire singulière qui en fait une zone d’étude idéale pour estimer les conséquences des activités agropastorales anciennes. Cette région est en effet restée vierge de toutes pratiques agropastorales jusqu’à l’an mil, puis elle a été le théâtre de deux périodes majeures d’anthropisation : la période Vikings (de 986 au milieu du XVe siècle) puis la période contemporaine (à partir des années 1920).

Vestige de la cathédrale Viking du village d’Igaliku. © Chrono-environnement, Typhaine Guillemot Désireux d’étudier l’évolution au cours du temps des activités agropastorales autour du lac Igaliku situé au sud du Groenland, des chercheurs du laboratoire Chrono-environnement et de l’ISTO ont analysé les teneurs en acides biliaires le long d’une carotte sédimentaire couvrant les deux derniers millénaires.
Les acides biliaires sont des molécules produites dans les intestins de l’homme mais également d’animaux. Parmi ces acides, l’acide déoxycholique, produit majoritairement dans les intestins d’herbivores, se trouve en grande quantité dans leurs déjections. De même, les spores de champignons coprophiles colonisent majoritairement les déjections des herbivores. Les chercheurs ont comparé ces deux marqueurs(1), une comparaison réalisée pour la première fois au monde.

Dans les sédiments d’Igaliku, seul l’acide déoxycholique a été détecté par les chercheurs. Par ailleurs, la comparaison des évolutions au cours du temps des concentrations en acide déoxycholique et en spores de champignons coprophiles a montré une bonne corrélation. Il semblerait donc que les animaux susceptibles d’avoir été présents autour du lac Igaliku soient essentiellement des herbivores.
Avant l’arrivée des Vikings, les concentrations en acide déoxycholique et en spores de champignons coprophiles dans les sédiments sont stables et relativement faibles, témoignant de la présence d’herbivores sauvages. Ces concentrations augmentent ensuite fortement, traduisant l’introduction puis l’élevage de bétail par les Vikings. Elles diminuent ensuite progressivement de façon synchrone à l’entrée dans la période froide du Petit Age Glaciaire, et à l’abandon du Groenland par les Vikings. Les concentrations finissent par se stabiliser à des valeurs deux fois plus basses que celles observées avant la colonisation Viking, ce qui pourrait traduire une réduction de la population d’herbivores sauvages dont l’origine peut être multiple : la péjoration climatique du Petit Age Glaciaire, la chasse ou encore une altération locale de l’écosystème. Ce n’est que cinq siècles plus tard que les concentrations en acide déoxycholique et en spores de champignons coprophiles augmentent à nouveau, ce qui correspond à la mise en place d’un élevage d’ovins autour du lac d’Igaliku, toujours présent actuellement.

Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet Green Greenland soutenu par l’Agence nationale de la recherche (Changements environnementaux, planétaires et sociétés) et au sein duquel des paléoclimatologues, des sédimentologues, des paléoécologues, des archéologues et des géochimistes organiciens étudient la réponse globale des écosystèmes sud-groenlandais aux activités agropastorales passées et actuelles.

Note(s): 
  1. Les concentrations en spores de champignons coprophiles utilisées pour cette comparaison étaient issues de l’article de Gauthier et al. 2010 : Pollen and non-pollen palynomorph evidence of medieval farming activities in southwestern Greenland, Vegetation and Archaeobotany 19, 427-438.
Source(s): 

Guillemot, T., Zocatelli, R., Bichet, V., Jacob, J., Gauthier, É., Massa, C., Le Milbeau, C., Richard, H., 2015. Evolution of pastoralism in Southern Greenland during the last two millennia reconstructed from bile acids and coprophilous fungal spores in lacustrine sediments. Organic Geochemistry, doi:10.1016/j.orggeochem.2015.01.012, in press.

Contact(s):
  • Typhaine Guillemot, Chrono-environnement
    typhaine [dot] guillemot [at] univ-fcomte [dot] fr, 03 81 66 63 85

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