Le plus ancien ptérosaure édenté découvert en Espagne

Mercredi, 4 juillet 2012

Un reptile volant du Crétacé inférieur, particulier à plusieurs titres, provenant du site de Las Hoyas (Espagne) vient d’être identifié comme un nouveau genre et une nouvelle espèce de ptérosaure par une équipe internationale de chercheurs français de Rennes et de Lyon, espagnols de Madrid et brésilien de Rio de Janeiro. Ce spécimen, mis au jour dans les années 90 n’avait pas encore été reconnu. Il s’agit du plus ancien ptérosaure édenté connu au monde, cette particularité anatomique certainement liée au développement de nouvelles stratégies alimentaires. Une étude parue dans PLoS ONE.


Le nouveau ptérosaure tapéjaridé Europejara du Crétacé inférieur d’Espagne : unique spécimen connu (fossile préservé sur plaque et contre-plaque) (A-B), anatomie du crâne (C-D), et reconstitution de la tête (dessins de Oscar Sanisidro) (E-F). Noter la crête mandibulaire bien développée, en forme de quille de bateau.

Ce reptile volant provient du lagerstätte (gisement à préservation exceptionnelle) datant d’environ 125 millions d’années (Barrémien) de Las Hoyas près de Cuenca (Castille-La Manche), il appartient à un groupe d’étranges ptérosaures à crête qui était jusque-là inconnu en Europe : les tapejaridés. Les premiers restes de ptérosaures (quelques dents isolées) n’ont été mis en évidence que très récemment dans le gisement de Las Hoyas. Ce site, unique en Europe, est réputé pour les nombreux fossiles qu’il livre, incluant notamment des oiseaux énantiornithes tels que Iberomesornis et des dinosaures tels que Concavenator.

En 2008, l’observation minutieuse et l’analyse de plusieurs fossiles restés indéterminés et conservés dans les collections du Musée de Sciences de Castille-La Manche (MCCM) à Cuenca a conduit, de manière inattendue, à l’identification d’un crâne de ptérosaure. Du fait de sa préservation imparfaite (fossile incomplet et en plusieurs fragments) et de sa morphologie inhabituelle, la nature ptérosaurienne de ce spécimen mis au jour dans les années 90 ne fut pas reconnue avant une profonde révision du matériel. Un soigneux dégagement à l’acide a été entrepris, permettant d’étudier et de décrire en détail les particularités anatomiques de ce crâne. Il s’agit de l’un des rares crânes de ptérosaure relativement complets découverts dans le Crétacé européen.
 
Ce spécimen unique représente un nouveau genre et une nouvelle espèce de ptérosaure, Europejara olcadesorum. Il est principalement caractérisé par la présence sur sa mandibule d’une crête sagittale bien développée et légèrement recourbée vers l’arrière, rappelant vaguement la forme d’une quille de bateau. D’une longueur estimée entre 35 et 40 cm, le crâne d’Europejara présente un bec court et pointu, particularité propre aux tapejaridés. Ses mâchoires dépourvues de dent en font le plus ancien ptérosaure édenté connu au monde, repoussant de quelques millions d’années l’apparition de cette particularité anatomique certainement liée au développement de nouvelles stratégies alimentaires.

L’écosystème barrémien de Las Hoyas correspondait à une zone humide continentale et abritait une riche faune et flore. Sa structure présente de nombreux points communs avec un autre écosystème célèbre (Jehol Biota) sub-contemporain (Aptien, 125-112 Ma) décrit dans la province chinoise du Liaoning, et dans lequel les tapejaridés étaient également présents. D’après la morphologie du bec et des mâchoires, les tapejaridés sont le plus souvent considérés comme des formes probablement granivores/frugivores (au moins en partie). Si cela s’avère exact, un tel régime alimentaire pourrait avoir été en relation plus ou moins directe avec l'émergence et l'essor des plantes à fleurs se produisant à cette période. Des restes d'angiospermes ont d'ailleurs été récoltés dans le gisement de Las Hoyas ainsi que dans de nombreuses autres localités ibériques datées du Crétacé inférieur. Ainsi, ce groupe de ptérosaures se seraient spécialisé, tout comme certains insectes et oiseaux, dans l’exploitation des nouvelles niches écologiques découlant du développement des plantes à fleurs. Cependant, seuls des fossiles complets de tapejaridés avec le contenu stomacal préservé pourront venir confirmer cette hypothèse.

Cette découverte est enfin importante d’un point de vue paléobiogéographique. En effet, les tapejaridés n’étaient connus que dans le Crétacé inférieur (Aptien-Albien 125-99,5 Ma) de Chine et du Brésil, et de manière plus incertaine dans la base du Crétacé supérieur (Cénomanien 99,5-93,5 Ma) du Maroc. Leur découverte en Europe plaide en faveur d’une origine eurasiatique du groupe, et confirme les étroites relations fauniques existant à cette époque entre l’Europe et l’Est de l’Asie.

Source(s): 

Vullo R, Marugán-Lobón J, Kellner AWA, Buscalioni AD, Gomez B, de la Fuente M, Moratalla JJ. A New Crested Pterosaur from the Early Cretaceous of Spain: The First European Tapejarid (Pterodactyloidea: Azhdarchoidea). PLoS ONE. http://dx.plos.org/10.1371/journal.pone.0038900

Contacts :
R. Vullo: romain [dot] vullo [at] gmail [dot] com
J. Marugán-Lobón: jesus [dot] marugan [at] uam [dot] es
A.W.A. Kellner: kellner [at] mn [dot] ufrj [dot] br
A.D. Buscalioni: angela [dot] delgado [at] uam [dot] es

 

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