La canicule de juin 2026 dopée aux aérosols sahariens
De par sa durée, son étendue géographique et surtout par les températures atteintes, la canicule de fin juin 2026 a marqué les esprits. Un fait était frappant : les températures nocturnes restaient particulièrement élevées1 en surface. En observant l’atmosphère à l’aide du lidar HORUS2 , des chercheurs du Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE3 ) ont trouvé une explication : une forte quantité d’aérosols de poussières désertiques stagnait au-dessus de nos têtes. Celle-ci a contribué au maintien de températures élevées au cours de la nuit, et cela durant toute la période de la canicule.
On fait le point avec Patrick Chazette, chercheur CEA au LSCE et délégué scientifique en charge du Groupe Opérationnel National lidars à l’INSU et Philippe Bousquet, directeur du LSCE.
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27,2 °C à Nantes (Loire-Atlantique) le 25 juin
27,1 °C à Orly (Essonne) le 25 juin
26,8 °C à Bordeaux (Gironde) le 25 juin
26,4 °C à Paris le 25 juin
26,2 °C à Vannes (Morbihan) le 25 juin
source Météo France https://meteofrance.com/actualites-et-dossiers/actualites/canicule-une-vague-de-chaleur-sinstalle-cette-semaine - 2
HORUS = H2O Raman Ultraviolet Sounder (https://metclim-lidars.aeris-data.fr)
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Tutelles : CNRS / CEA / CNRS / UVSQ / Université Paris-Saclay
Qu’a-t-on observé ?
P. CHAZETTE : En sondant l’atmosphère avec un lidar, sur le plateau de Saclay, on s'est rendu compte qu'il y avait une énorme quantité d'aérosols1 présente dans l'air ! Près de 2 à 3 fois la charge en aérosol moyenne habituelle en région parisienne ! A noter que la situation n’est pas propre à la région parisienne : on aurait pu observer cela partout en France.
Leur origine est à peu près certaine : le Sahara. Ce n'est pas nouveau que des aérosols de cette provenance passent au-dessus de la France, on voit souvent cela au printemps, quand on a des dépôts de poussière de sable sur les voitures. Mais il faut de la pluie pour déposer ces poussières d'atmosphère, ce qui n’a pas été le cas en juin. De plus, ici, l’épaisseur de la couche, sa charge en aérosol et la durée pendant laquelle les aérosols sont restés au-dessus de nos têtes ont donné au phénomène une ampleur exceptionnelle.
Enfin, la situation météo était particulière : on avait deux anticyclones de chaque côté de la France, et une dépression, située un peu plus haut au centre, qui faisait comme une espèce d'aspirateur attirant l'air saharien vers la France. En général, l’air se déplace d'ouest vers l'est mais dans notre cas, il est resté bloqué un certain temps au-dessus de nous. C’est ce qu’on appelle un système de « blocage oméga ». L’air très chaud du Sahara a transporté avec lui des poussières désertiques, et le phénomène oméga a bloqué toute la circulation atmosphérique. Donc les aérosols de poussière ont stationné longuement au-dessus de nos têtes et ont contribué à empêcher les températures de redescendre la nuit. Cela fait un effet de serre.
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L’aérosol est défini comme toute particule liquide ou solide en suspension dans l’atmosphère à l’exception des gouttelettes ou des cristaux d’eau dans les nuages. Il peut être constitué d’un complexe de substances organiques ou minérales.
Légende
Image du haut :
- De nuit, les aérosols piègent le rayonnement du système Terre/Atmosphère, qui est dans le domaine infrarouge thermique. Ils renvoient une partie de ce rayonnement vers la surface de la Terre, participant à maintenir une température plus élevée la nuit.
- De jour, les aérosols vont aussi diffuser et absorber le rayonnement solaire en réchauffant localement l'air. La convection thermique se met en place à partir de 14h, et monte jusqu'à ~3 km à partir de 16h30. Elle va aider à mélanger l'air entre la surface et le sommet de la couche d'aérosol et permet aussi le transport des particules émises près des sols très secs en période de canicule. Cette émission est liée au vent en surface qui était assez faible (~4 m/s), mais également au déplacement des véhicules. Beaucoup de particules ainsi remises en suspension vont se mélanger à ce qui est transporté. Avec l'aide de la convection, l'air saharien sec qui est en altitude se réchauffe en descendant et va ainsi faire augmenter les températures en surface. Ceci est d'autant plus efficace qu'il n'y a rien à évaporer. En parallèle, les sols ont auparavant été chauffés par le soleil et vont restituer de la chaleur sous forme de rayonnement infrarouge. Ce même rayonnement est piégé pour partie par les aérosols, même après le coucher du soleil.
A noter que sur des grandes villes comme Paris, il faut ajouter l'effet d'îlot urbain qui vient amplifier les émissions infrarouges car les bâtiments sont chauffés très efficacement dans les rues où il y a moins de circulation d'air.
Image du bas :
Valeurs généralement rencontrées sur la région parisienne (hors évènement de canicule) sans signature notable d’aérosols saharien (quelques petites structures en altitude). La convection thermique reste sous 2 km.
Comment explique-t-on ces observations ?
P. CHAZETTE : A ce stade, on ne le sait pas encore. Il y a toute une étude à faire en regardant les conditions de soulèvement dans les régions sahariennes.
Est-ce la première fois que l’on observe un tel phénomène ?
P. CHAZETTE : Il y a souvent des particules sahariennes en période de canicule car les masses d'air viennent du sud, mais pas forcément en grande quantité. Durant la canicule de 2015, moins intense, il y a également eu des transports d'origines diverses : Canada, Sahara, Europe de l'est etc. Lors de la canicule de 2003, la situation était assez proche sauf qu’à l’époque, les aérosols ne provenaient pas du désert, mais des feux de forêt du Portugal et de l'Espagne. C’étaient des particules de suie, qui sont, au même titre que les aérosols désertiques, capables d'absorber les rayonnements solaire et tellurique : elles chauffent et réémettent ce rayonnement vers nous. C'est un phénomène additionnel de réchauffement. La journée, cela ne se ressent pas trop parce que le soleil chauffe considérablement la surface et la convection est un facteur dominant. Par ailleurs, les particules désertiques réfléchissent une partie du rayonnement solaire et dans ce sens limitent son impact en surface, tout en réchauffant localement l’atmosphère. Cela ajoute peut-être un degré. Mais durant la nuit, cela contribue à empêcher les températures de redescendre dans des valeurs qui sont plus supportables. Ici les poussières contiennent des oxydes de fer qui absorbent particulièrement la chaleur.
Dans les deux cas, cela vient modifier le bilan radiatif de la planète et réchauffer l'environnement.
D’où vient cet oxyde de fer ?
P. CHAZETTE : Les aérosols sahariens peuvent être mis en suspension par plusieurs processus dynamiques. Imaginons qu’on ait une très forte dépression dans le sud du Sahara, dans la partie qui n'est pas désertique. Un cumulonimbus se forme, dont vont descendre ce qu'on appelle les courants de densité, un air très froid avec des vents très forts (comme juste avant un orage, mais à plus grande échelle). Ce vent, lorsqu'il arrive à la surface, va soulever des murs de sable, comme on voit sur certaines images. Les grains de sable sont trop lourds pour aller loin et redescendent ; en tapant sur la surface, ils font volatiliser des argiles, les célèbres loess. Ce sont ces argiles qui sont effectivement transportées. L'argile contient énormément d'oxyde de fer.
Les aérosols n’ont-ils pas habituellement plutôt un effet refroidissant ?
P. BOUSQUET : C'est vrai que souvent on a l'image d'un aérosol qui va réfléchir le rayonnement solaire. C’est vrai en moyenne et sur l’ensemble de la planète, les aérosols ont alors plutôt un effet refroidissant. Mais ici, une partie du rayonnement solaire est absorbé dans la couche d’aérosols puis re-émis notamment vers le bas, ce qui va donc conduire à un réchauffement de l’atmosphère de surface.
Les aérosols n’apportent-ils pas également des bienfaits ?
P. CHAZETTE : Oui, ils contiennent énormément de nutriments. Dans le sud de l'Espagne, du côté d'Almeria, les terres sont enrichies par ces apports d'aérosols minéraux. Dans l'océan, également, il va se créer ce qu'on appelle des blooms phytoplanctoniques par suite des dépôts des particules terrigènes1 , qui vont avoir un rôle non négligeable dans le cycle du carbone. Ces poussières, jouent un rôle fondamental dans l'ensemencement d'océans et dans la chaîne alimentaire marine.
Pourquoi et comment a-t-on observé ce phénomène ?
P. CHAZETTE : Avec le lidar Horus. Un lidar, c’est un système avec un laser qui tire dans l'atmosphère et un télescope qui récupère le signal qui en revient. Ce signal contient de l'information sur la composition de l'air. Ici on recherchait les aérosols, ce que l’on fait souvent dans les épisodes de canicule.
Horus est un instrument qui a été développé conjointement par le CEA et le CNRS pour l'application d'un projet ANR, dont un des objectifs est de surveiller la Méditerranée et mesurer son contenu en eau. On y a ajouté des voies pour mesurer les particules dans l'air, qui sont en suspension, et il a servi de préfiguration pour la conception d’un autre lidar, sur le site de l’Observatoire de physique de l’atmosphère à la Réunion l'année prochaine par le Groupe opérationnel national lidars de l’INSU. Il a été conçu par les équipes du CEA et du CNRS pour observer, entre autres, les rivières atmosphériques d’aérosols en provenance d’Afrique qui viennent impacter le bilan radiatif régional dans cette zone de l'Océan Indien et même suivre les panaches volcaniques dans la stratosphère comme pour le volcan Hunga Tonga-Hunga Ha'apai.
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Les aérosols terrigènes sont des particules minérales, donc solides, qui sont arrachées des surfaces continentales par érosion. Cette érosion peut être causée par le vent, comme au-dessus des déserts, mais également par le développement de la convection de surface.
Ces observations auraient-elles pu se faire via satellite ?
P. CHAZETTE : Certes, mais un lidar sur satellite ne repasse sur une même zone que tous les environ 30 jours. Sachant que la canicule a duré 10 jours, il n’est pas certain qu’il passe par la zone touchée par la canicule au bon moment. De plus, il n’aura que quelques minutes pour échantillonner la composition atmosphérique. Enfin, il y a encore de la recherche à faire pour améliorer les algorithmes de traitement de ce genre de données.
P. BOUSQUET : la qualité de l'image obtenue traduit la qualité de l'instrument et du traitement de données qui est fait pour produire cette image. Les différentes couches sont très visibles et le rendu est vraiment très propre. Ces nouveaux lidars permettent d'arriver maintenant à sonder l'atmosphère avec un profil toutes les 30 secondes et avec une résolution verticale de 15 à 30 m.
Pourquoi observer les aérosols particulièrement en cas de canicule ?
P. CHAZETTE : C'est assez intéressant pour deux raisons :
- en cas de canicule, les sols se dessèchent, la surface est très chauffée. L'air chaud monte et entraine avec lui les particules qui sont au sol. On retrouve alors beaucoup d'aérosols remis en suspension durant ces types d’événements. C'est à surveiller parce qu’on peut dépasser les seuils sanitaires en termes de concentration de polluants.
- d’une manière générale, nous étudions les aérosols car ils sont des acteurs clés à prendre en compte dans le changement climatique, mais pour lesquels nous avons encore beaucoup d’incertitude.
Quelle est la part de ce phénomène d’aérosols désertiques dans la vague de chaleur passée ?
P. BOUSQUET :
Cette vague de chaleur est amplifiée par la hausse des températures causée par les activités humaines émettrices de gaz à effet de serre (voir climameter.org pour l’attribution d’évènements extrêmes). Le phénomène que nous avons observé avec le lidar est un phénomène additionnel de réchauffement qu’il reste à estimer précisément (probablement de l’ordre de 1° au maximum). D’une manière plus générale, le réchauffement climatique va amplifier les phénomènes météorologiques. Une période qui aurait été « chaude » dans le passé peut se transformer en canicule plus facilement et de plus régulièrement.
Lidars : l’excellence française à préserver
Utilisés en France dès les années 1980 sous l’impulsion de Gérard Mégie, les lidars (Light Detection and Ranging) permettent de sonder l’atmosphère. Capables d’atteindre 80 km d’altitude, ces outils analysent la troposphère, la stratosphère et la mésosphère, mesurant aérosols, vapeur d’eau et température. Ce sont les rares instruments à permettre de sonder la colonne atmosphérique et de prévoir avec fiabilité les événements de pollution particulaire. La France se distingue avec ses lidars de haute technologie, déployés à La Réunion (OPAR) ou à l’Observatoire de Haute-Provence (OHP). Complémentaires des observations spatiales, les lidars permettent aussi d’affiner les modèles de prévision.
Pourtant, cette excellence est menacée. Faute de relais, la filière risque de disparaître : départs à la retraite, difficultés de recrutement et
reconversions professionnelles ont réduit le nombre de chercheurs et ingénieurs spécialisés dans la conception et la réalisation de ces instruments .
D’où l’urgence, portée par l’INSU et le CNRS, de former une nouvelle génération de chercheurs et d'ingénieurs capables de développer des lidars innovants pour répondre à de nouvelles questions scientifiques en lien avec les défis identifiés dans les prospectives INSU , mais aussi de structurer la communauté afin de les maintenir en conditions opérationnelles, les impliquer dans des projets d'envergure et les valoriser scientifiquement.
Le Groupe opérationnel national lidar (GON), structure unique en son genre, a vocation à mener une R&D innovante, mais son avenir dépend de l’implication d’autres organismes de recherche et également d’industriels. L’objectif ? Créer un écosystème gagnant-gagnant où laboratoires et industriels collaborent pour pérenniser la technologie, notamment par l’embauche de jeunes formés dans les laboratoires, pour éviter que trente ans de leadership français ne s'effondrent.
L’enjeu passe aussi par l’intégration dans Actris, le réseau européen de recherche atmosphérique.l’Aerosol, Clouds and Trace Gases Research Infrastructure (ACTRIS) est en cours de développement. Cette infrastructure de recherche européenne implique la mise en place de stations lidar au sol sur l’ensemble du territoire européen. Ce dernier impose des exigences strictes : continuité des données, labellisation française et internationale, et durée de vie minimale des instruments.
Propos recueillis par Anne Brès