Les façades urbaines, une source invisible mais persistante de pollution urbaine
En quantifiant pour la première fois les émissions de biocides provenant des peintures de façades à l’échelle d’une ville entière, une étude met en lumière un impact environnemental largement sous-estimé. Publiée dans la revue Environmental Pollution, cette étude propose un nouveau modèle intégrant des données climatiques, urbaines et hydrologiques, afin de simuler le devenir de ces polluants dans la ville de Strasbourg. Les résultats révèlent une pollution chronique des sols urbains et soulignent l’urgence d’adopter des peintures sans biocides et des infrastructures s'inspirant du concept de "ville éponge".
Un modèle innovant appliqué à une ville réelle.
Prenant Strasbourg comme terrain d’étude, les chercheurs ont simulé les émissions de terbutryne, un biocide fréquemment utilisé dans les peintures de façades, ainsi que celles de son principal produit de phototransformation, la terbutryne sulfoxyde, formée lors de la dégradation de la terbutryne sur les façades par absorption de photons. Ces substances, lessivées par les pluies, s’infiltrent ensuite dans les sols ou rejoignent les réseaux d’eaux pluviales. Grâce à une combinaison d’un modèle mathématique du comportement des biocides dans les façades, d’outils de cartographie SIG, de bases de données nationales et de mesures locales, l’équipe estime qu’environ 1,4 kg de terbutryne est émis par les façades chaque année dans Strasbourg, atteignant des concentrations jusqu’à 20 fois supérieures aux seuils écotoxicologiques près des bâtiments.
Une pollution diffuse, persistante et longtemps ignorée.
Si 77 % des biocides émis par les façades s’accumulent actuellement dans les sols urbains, leur dégradation y reste très faible, favorisant un stockage à long terme. Selon les simulations, dans un scénario d’arrêt total de l’utilisation de peintures biocides en 2030, plus de 40 % des résidus resteraient présents dans les sols en 2050. Cela s’explique par leur forte affinité pour la matière organique du sol et leur faible biodégradabilité. Ce "stock hérité" représente une menace durable pour les nappes phréatiques et les écosystèmes aquatiques.
Vers des villes sans biocides ?
Les résultats montrent que remplacer progressivement les peintures avec biocide s’avère insuffisant pour réduire significativement et rapidement ce stock hérité dans les sols : il s’agit également repenser la gestion des eaux pluviales en lien avec les flux potentiels de biocides émis par les matériaux de construction. Le scénario le plus efficace combine l’usage de peintures sans biocides avec des surfaces permettant l’infiltration des eaux. Cette approche permettrait de réduire de plus de 75 % les rejets directs de biocides vers les milieux aquatiques. Strasbourg, ville pionnière dans ce domaine, teste déjà ce type de solutions sur son patrimoine public.
Un modèle réplicable pour des politiques durables.
Ce travail marque une avancée dans la modélisation environnementale des flux de biocides dans les eaux de ruissèlement et d’infiltration à l’échelle urbaine. En prenant en compte la complexité des paysages bâtis, il propose un cadre générique, adaptable à d’autres villes. Il constitue un outil robuste pour guider les politiques publiques vers une transition écologique. Un pas décisif vers une gestion durable des micropolluants, en cohérence avec les défis du changement climatique et les principes de la santé globale.
Laboratoire CNRS impliqué
- Institut Terre et environnement de Strasbourg (ITES)
Tutelles : CNRS / Univ de Strasbourg
Pour en savoir plus
Estimating current and future urban biocide emissions from building facades at the city scale. Sereni L., Imfeld g., Payraudeau S. Environmental Pollution, 127373, 2026.
https://hal.science/hal-05388630v1
Podcast France Culture - Peintures de façades : comment les biocides contaminent durablement les villes