Quinze ans à ausculter la Méditerranée : ce que révèlent les campagnes MOOSE-GE

Résultat scientifique Océan Atmosphère

Chaque été depuis 2010, un navire océanographique sillonne la Méditerranée Nord-Occidentale pour deux à quatre semaines de mer entre la Corse, la Sardaigne, les Baléares et le golfe du Lion. À son bord, une équipe pluridisciplinaire multiplie les mesures - température, salinité, oxygène, nutriments, carbone, plancton - sur plus d'une centaine de stations réparties sur 300 000 km². Cette campagne annuelle, baptisée MOOSE-GE, forme l'épine dorsale du service national d'observation MOOSE, réseau régional labellisé par le CNRS et intégré dans l’Infrastructure de recherche ILICO. Un article publié dans la revue Earth System Science Data dresse le bilan de ces quinze années de données et en tire plusieurs enseignements marquants sur l'état de santé de cette mer, considérée comme l'un des points chauds du changement climatique.

Une mer qui se réchauffe, en profondeur aussi

Le signal le plus net concerne la température. Les eaux intermédiaires (entre 200 et 600 m de profondeur) se sont réchauffées d'environ 0,5 °C en dix ans à l'échelle du bassin. Ce réchauffement ne reste pas en surface : depuis 2019, même les eaux situées sous 2000 m gagnent en moyenne 0,002 °C par an, la chaleur étant progressivement transférée vers le fond faute d'un brassage hivernal suffisamment intense. La salinité suit la même tendance à la hausse.

Moins de convection, moins d'oxygène

Ce réchauffement va de pair avec un affaiblissement de la convection profonde, un mécanisme hivernal par lequel les eaux de surface, refroidies par le mistral et la tramontane au large du golfe du Lion, plongent et « aèrent » les couches profondes. Entre 2010 et 2013, cette convection atteignait régulièrement 2400-2500 m ; depuis 2014, elle ne descend le plus souvent qu'à 300-500 m. Résultat : les eaux profondes et intermédiaires se renouvellent moins souvent, et leur teneur en oxygène dissous décline régulièrement, d’environ 1 µmol/kg par an dans les eaux profondes. Le phénomène reste éloigné de tout seuil critique pour la vie marine, mais la tendance est jugée suffisamment claire et persistante pour justifier une surveillance rapprochée.

Du carbone en plus, du pH en moins

Les mesures de chimie du carbone confirment que la Méditerranée absorbe une part croissante du CO2 émis par les activités humaines : le carbone inorganique dissous a augmenté jusqu'en 2017 avant de se stabiliser, tandis que le pH continue de reculer - une acidification progressive des eaux de surface, intermédiaires et profondes. Les nutriments évoluent eux aussi de façon inattendue : nitrate et silicate s'accumulent dans les eaux profondes depuis 2010, signe d'une reminéralisation qui se poursuit alors que le renouvellement des eaux ralentit, tandis que le phosphate, lui, a plutôt tendance à diminuer légèrement, un déséquilibre qui pourrait annoncer une limitation croissante en phosphore pour les organismes marins.

Le plancton, témoin discret des changements

Au-delà de la physico-chimie, MOOSE-GE documente aussi la biodiversité planctonique, des virus au zooplancton, grâce à l'imagerie et à la génomique environnementale, deux aspects étudiés dans le projet de recherche FUTURE-OBS1. Les communautés se répartissent selon des gradients géographiques marqués entre mer Ligure et bassin provençal. Après un premier plan d'échantillonnage jugé trop dispersé pour détecter des tendances interannuelles claires, la stratégie a été révisée en 2024 : les stations biologiques sont désormais concentrées sur deux grands transects (Nice-Calvi et Marseille-Minorque), et un suivi côtier a été ajouté dans le golfe du Lion pour mieux capter l'influence du Rhône. Ce dernier suivi émanant du projet de recherche RIOMAR2 permet désormais de mieux observer le plateau du Golfe du Lion, très dynamique en termes d’apports continentaux vers les eaux du large. 

 

Ce type de série longue est précieux précisément parce qu'il est long : c'est la répétition, année après année, au même endroit et avec les mêmes protocoles, qui permet de distinguer une véritable tendance climatique de la simple variabilité naturelle d'une année à l'autre. Les données de MOOSE-GE servent aujourd'hui à valider des modèles climatiques régionaux, à nourrir les indicateurs européens de bon état écologique des mers, et à mieux anticiper l'évolution d'une Méditerranée qui se réchauffe, se désoxygène et s'acidifie plus vite que la moyenne des océans du globe.

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    Projet de recherche du PPR Océan et climat 
    Coordinateurs : Eric Thiébaut et Fabrice Not, Sorbonne Université
    https://www.ocean-climat.fr/Les-actions-et-projets/Les-projets-de-recherche/FUTURE-OBS

  • 2

    Projet de recherche du PPR Océan et climat 
    Coordinateurs : Christophe Rabouille, CEA
    https://www.ocean-climat.fr/Les-actions-et-projets/Les-projets-de-recherche/RIOMAR

Cartes de la répartition spatiale de la température potentielle dans la couche de 300 à 400 dbar, représentative des eaux intermédiaires levantines

Légende

Cartes de la répartition spatiale de la température potentielle dans la couche de 300 à 400 dbar, représentative des eaux intermédiaires levantines (LIW), dans le nord-ouest du bassin méditerranéen pour chaque campagne MOOSE-GE de 2010 à 2024. Le champ de fond correspond
à une interpolation optimale (échelle de longueur de corrélation de 100 km) des observations des stations, représentées par des points colorés.

Pour en savoir plus

Decadal ocean observations in the Northwestern Mediterranean: insights from the MOOSE-GE cruises, L. Coppola et al, Earth Syst. Sci. Data, 
doi.org/10.5194/essd-18-5303-2026 

Contact

Laurent Coppola
Physicien CNAP, Laboratoire Océanographique de Villefranchesur- Mer (CNRS/ Sorbonne Université). Responsable scientifique & coordinateur de la Mission 6 pour le CNRS.