Trente-cinq ans d'observations géodésiques dévoilent la dynamique de la déformation en Grèce continentale

Résultat scientifique Terre Solide

Comprendre comment se préparent les séismes implique notamment d’enregistrer les infimes déplacements du sol induits par l'accumulation des contraintes tectoniques. En Grèce continentale et dans le Péloponnèse, l'une des régions les plus sismiques d'Europe, une équipe coordonnée par le Laboratoire de géologie de l'École normale supérieure (CNRS / ENS-PSL) publie deux articles dans Geophysical Journal International qui livrent le champ de vitesses GNSS le plus dense jamais obtenu pour cette zone. Fruit de campagnes de terrain ininterrompues depuis 1990, ce travail illustre combien la connaissance fine de la déformation, et donc de l'aléa sismique, repose sur des observatoires méticuleuses et maintenues sur le long terme.

Tout commence à la fin des années 1980. Après les trois séismes de Corinthe en 1981 (Fig 1) et celui de Kalamata en 1986, le CNRS, plusieurs universités françaises et des partenaires grecs et européens engagent un effort à long terme afin de comprendre la genèse des séismes dans cette région. 

Figure 1. La faille de Kaparelli (23.24° E, 38.23° N) activée lors du séisme de magnitude 6.4 du 4 mars 1981. © P. Briole (CNRS), photographie prise le 11 juin 2015

En 1990 est lancé le programme d'observation du rift de Corinthe, l'un des rifts continentaux les plus actifs au monde, devenu depuis le Corinth Rift Laboratory (CRL), aujourd’hui labellisé Near Fault Observatory par l'infrastructure européenne EPOS. Le LGENS a coordonné le volet géodésique de la surveillance, mesurant par GNSS (systèmes de navigation par satellite, dont le GPSle déplacement de points géodésiques répartis sur le terrain. Au fil des ans, la nécessité de comprendre l’évolution du rift dans son contexte tectonique régional a conduit à élargir peu à peu la zone d'étude à l'ensemble de la Grèce centrale et du Péloponnèse.

Le premier article met à disposition de la communauté 920 coordonnées et 509 vitesses pour des points observés entre 1990 et 2024 (Fig 2). La densité de ce réseau, combinant stations permanentes et points de campagne observés à plusieurs reprises sur des décennies, est sans précédent pour la région. La publication montre qu'un point de campagne observé huit fois sur vingt-cinq ans atteint la même précision qu'une station permanente, et que les dispositifs de centrage avec tiges filetées améliorent très sensiblement la qualité des mesures. Ce résultat souligne la valeur scientifique des campagnes répétées, complémentaires des stations permanentes, en particulier lorsque l’installation d’instruments fixes est difficile ou coûteuse. La densité spatiale du réseau permet de résoudre la déformation à l'échelle de failles individuelles, ce qu'un réseau de stations permanentes seul ne peut atteindre.

Figure 2. Vecteurs de vitesse des 509 sites GNSS, avec leurs incertitudes à 1σ, après soustraction de la vitesse moyenne du réseau (+10,6 mm/an vers l'est et −5,6 mm/an vers le nord dans le référentiel international ITRF2020). Figure adaptée de la Fig. 3 de Briole et al. (2026).

Le second article exploite ce champ de vitesses pour caractériser, quantifier et cartographier la déformation active dans le Péloponnèse et la Grèce centrale (Fig 3). Les résultats quantifient l'extension à travers le rift de Corinthe, qui augmente d'environ 7 à 15 mm/an d'est en ouest, ainsi que le comportement contrasté des grandes failles décrochantes. Ils révèlent que certaines failles sont verrouillées et accumulent des contraintes susceptibles d’être relâchées lors de futurs séismes, tandis que d'autres glissent de façon essentiellement asismique. L'étude met aussi en lumière l'importance des déformations transitoires : déplacements co-sismiques, mais aussi post-sismiques (parfois supérieurs aux co-sismiques) et déformations internes des blocs crustaux approximés comme rigides au premier ordre, comme dans la région située au nord-ouest de la zone du séisme de magnitude 6.2 survenu près d'Aigion en 1995. Ces signaux ne peuvent être détectés que par une observation continue et durable.

Au-delà des résultats relatifs à la tectonique du rift de Corinthe et de sa région, ces publications portent un message : comprendre la déformation lente d'une région sismique, et contribuer ainsi à la caractérisation de l’aléa sismique, requiert des observations couvrant des temps très longs. L’effort mené depuis plus de trente-cinq ans par les équipes françaises, grecques et européennes autour du rift de Corinthe illustre le caractère fondamental et irremplaçable des observatoires géophysiques, et la nécessité de leur donner les moyens d'un fonctionnement pérenne. 

Figure 3. Représentation schématique des zones de déformation cartographiées par les mesures GNSS. L'intensité du rouge est proportionnelle à la vitesse, et sa concentration spatiale correspond au degré de localisation de la déformation.Figure adaptée de la Fig. 12 de Bufféral et al. (2026).

Laboratoire CNRS impliqué

  • Laboratoire de géologie de l'Ecole Normale Supérieure (LGENS - ECCE TERRA)

Tutelles : CNRS / ENS - PSL

Pour en savoir plus

Bufféral S., Briole P., Chamot-Rooke N., Pubellier M., Slip rates, diffuse deformation and interseismic loading in central and southwestern Greece, from GNSS velocities. Geophysical Journal International, 2026; ggag229. 

Briole P., Bufféral S., Elias P., Avallone A., Kamberos K., Dimitrov D., Marinou A., Ganas A. (2026). The GNSS velocity field of central Greece and the Peloponnese. Geophysical Journal International, ggag230.