Sur les marges de la palmeraie de Maraqi dans l’oasis de Siwa (désert Libyque, en Égypte) au moment de la récolte d’un palmier dattier isolé, le 6 nov. 2015 © Vincent Battesti

Les oasis méditerranéennes

Explorations

Entretenues par les sociétés du Sahara et d’Arabie parfois depuis des millénaires, les oasis doivent certainement autant leur existence au réseau d’échange qui existe entre elles que ce réseau doit son existence aux oasis. Les oasis ne sont pas des objets géographiques périphériques, mais des nœuds d’un réseau insulaire qui a été l’architecture de grands royaumes ou organisations politiques. On peut même se demander si la condition de l’échange, y compris par-delà le désert, n’est pas en fait la raison d’être des oasis. Elle structure en effet leur organisation, leur économie et … également leur agrobiodiversité1

Le palmier dattier (Phoenix dactylifera L.) est l’objet d’une importante culture fruitière dans les régions désertiques, une plante qui a été domestiquée il y a environ 7 000 ans au Proche-Orient. Elle a probablement ensuite été diffusée vers l’Afrique du Nord. De l’Arabie au Sahara, cette espèce est principalement cultivée dans les oasis : c’est la plante-clef des agroécosystèmes oasiens. Les dattiers et ses nombreuses variétés sélectionnées par des générations d’agriculteurs permettent la culture sous-jacente d’un étage d’arbres fruitiers et à leur ombre d’un autre étage de plantes potagères, céréalières et fourragères. Le dattier fournit bien sûr avec ses dattes une vraie ressource alimentaire, mais aussi de nombreux matériaux d’artisanat et de construction. Des études génétiques menées récemment indiquent que les palmiers dattiers du nord de l’Afrique sont issus de l’hybridation entre les dattiers du Moyen-Orient et le palmier de Crête (Phoenix theophrasti Greuter), espèce relictuelle du nord-est de la Méditerranée2. Plus précisément, il y aurait une part plus importante de l’ADN du dattier de Crète dans les dattiers de l’ancienne oasis Siwa, siège de l’oracle d’Amon. Celle-ci, située dans le désert Libyque, a connu une forte influence grecque3.

D’une qualité reconnue depuis l’Antiquité, les dattiers de cette oasis berbérophone se voient singularisés par une probable hybridation méditerranéenne. Grâce au programme BioDivMeX Mistrals, un important travail de terrain permet d’affirmer que ce sont en particulier ceux des palmiers dattiers qui croissent dans des palmeraies abandonnées depuis l’époque ptolémaïque qui partagent une plus grande part de leur ADN avec le palmier de Crête. La compréhension des origines de cette singularité devrait permettre, à terme, de mieux comprendre les échanges entre Orient et Occident, mais aussi entre le Nord et le Sud de la Méditerranée au cours de l’Antiquité. On peut se demander si l’insularité maritime méditerranéenne du mare nostrum n’aurait finalement pas son pendant dans ce desertum nostrum qu’est le Sahara !

  • 1. Battesti, V., 2018 — « Les possibilités d’une île, Insularités oasiennes au Sahara et genèse des oasis » in G. Tallet & T. Sauzeau (dirs), Mer et désert de l’Antiquité à nos jours, Approches croisées, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Histoire, p. 105-144 — en ligne: https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01154828
  • 2. Flowers, J. M. et al. , 2019 — « Cross-species hybridization and the origin of North African date palms ». Proceedings of the National Academy of Sciences, 116 (5), p. 1651-1658, doi: 10.1073/pnas.1817453116 — en ligne : https://www.pnas.org/content/116/5/1651
  • 3. Gros-Balthazard, M., V. Battesti et al., 2020 — « On the necessity of combining ethnobotany and genetics to assess agrobiodiversity and its evolution in crops: a case study on date palms (Phoenix dactylifera L.) in Siwa Oasis, Egypt ». Evolutionary Applications, 13 (8), p. 1818-1840, doi: 10.1111/eva.12930 — en ligne : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02375285

Auteur et auteure

Vincent Battesti1 & Muriel Gros-Balthazard2

  • 1. CNRS - Musée de l’Homme, Muséum national d’histoire naturelle
  • 2. New York University Abu Dhabi
Sur les marges de la palmeraie de Maraqi dans l’oasis de Siwa (désert Libyque, en Égypte) au moment de la récolte d’un palmier dattier isolé, le 6 nov. 2015 © Vincent Battesti