Sinjajevina, un socio-écosystème méditerranéen millénaire

Explorations

En termes agronomiques, les communs pastoraux de la haute montagne méditerranéenne impliquent générale ment la mise en défens1 totale ou partielle d’un espace ou d’une ressource pastorale durant une période déterminée du printemps. Cette pratique est répandue pratiquement dans toutes les montagnes de la Méditerranée. Accordée par une assemblée d’éleveurs, elle permet  le repos de la végétation dans des moments spécialement sensibles (e.g. croissance des plantes, floraison, production des grains, etc.), de maximiser la production fourragère et d’assurer sa continuité année après année. Sur le plan écologique, elle a comme résultats   le maintien d’une couverture végétale plus dense et des sols mieux conservés que les espaces d’accès ouvert non gérés communautairement. La biodiversité est souvent aussi plus importante dans ces communs que dans des zones homologues sans gestion communautaire. En conséquence, même s’il est moins intégré dans les poltiques nationales, le concept des communs est désormais inclus dans les décisions politiques et les initiatives des organisations non gouvernementales, telles la CDB2, l’UICN3, le PNUD4, et le PNUE5.

Une recherche, menée depuis 2018 sur les montagnes de Sinjajevina-Durmitor au Monténégro et soutenue par BioDiVmeX, a permis de découvrir le pâturage de montagne géré communautairement. C’est le plus grand des Balkans et le deuxième d’Europe. Ce plateau calcaire de plus de 1 000 km2, situé à environ 1 600 à  2 200 m d’altitude, abrite un important patrimoine culturel et une importante biodiversité qui ont motivé de nombreuses mesures et initiatives de protection. Mais  la riche diversité bio-culturelle de Sinjajevina n’est pas seulement le produit d’un hasard : elle est le fruit d’une symbiose recherchée entre écologie et société. En effet, cette étude a permis de découvrir que Sinjajevina est un patrimoine socio-écologique partagé par plus de 250 familles d’éleveurs et 8 tribus monténégrines, hérité d’un passé pastoral plusieurs fois millénaire, où écosystèmes pastoraux et sociétés pastorales ne sauraient plus exister l’un sans l’autre. Il s’agit  d’une synthèse entre  la nature et des générations de pasteurs qui, à travers leurs logiques tribales séculaires, ont gouverné ce territoire en établissant des modes de gestion et des usages cherchant à façonner des écosystèmes d’une façon très concrète convenant à leurs économies d’élevage (e.g. des milieux ouverts, favorisant ou défavorisant les différentes espèces en fonction de l’ouverture des espaces au pâturage, ou encore l’utilisation du feu, etc.). À leur tour, ces sociétés ont dû s’adapter aux conditions rudes du terrain. Avec pour résultat un système  co-adaptatif, où des nombreuses espèces propres à ces espaces ne peuvent plus exister sans l’activité pastorale et sans lesquelles l’activité pastorale ne peut plus exister.

En septembre 2019,  le  gouvernement monténégrin a inauguré un camp d’entrainement militaire et de bombardement de 7 500 ha au cœur de ces pâturages habités, pouvant affecter irrémédiablement la continuité de l’activité pastorale. Cette décision devrait porter un coup fatal à ces écosystèmes uniques, pourtant construits à travers les millénaires d’action humaine et qui dépendent toujours, aujourd’hui, de la présence soutenue du pastoralisme.

  • 1. La « mise en défens » d’une parcelle ou d’une partie de parcelle est l’installation de clôtures, assortie de l’interdiction de pénétrer
  • 2. Convention sur la diversité biologique
  • 3. Union internationale pour la conservation de la nature
  • 4. Programme des Nations unies pour le développement
  • 5. Programme des Nations unies pour l’environnement
Troupeau de moutons au katun (quartier pasto- ral) d’Okrugljak, devant l’église du Rosaire
Troupeau de moutons au katun (quartier pasto- ral) d’Okrugljak, devant l’église du Rosaire © Nikola Lucic.

Auteurs

Pablo Dominguez1

  • 1. Laboratoire de Géographie de l'Environnement (GEODE), UMR-5602 CNRS Université Toulouse 2, France